Paris / a Butte-aux-Cailles, l’installation de capteurs sonores et photographiques



  • Petit bout de veille article paru sur mediapart :
    https://www.mediapart.fr/journal/france/190819/la-butte-aux-cailles-l-installation-de-capteurs-sonores-et-photographiques-inquiete-les-commercants?onglet=full
    A la Butte-aux-Cailles, l’installation de capteurs sonores et photographiques inquiète les commerçants
    Rouguyata Sall
    13-17 minutes

    À la Butte-aux-Cailles, riverains et commerçants s’affrontent depuis des années autour des nuisances sonores. Un nouvel élément exacerbe les tensions : la mairie veut installer des capteurs sonores et photographiques pour « objectiver les situations sonores ». Elle justifie cette installation par la volonté de trouver des solutions et calmer les tensions entre les commerçants et les riverains.

    Le capteur fabriqué par l’association Bruitparif est appelé Méduse en raison de sa forme. Il contient quatre micros qui permettent d’établir le niveau sonore moyen mais surtout la direction de provenance du son, en l’occurrence le bruit des bars et restaurants de la Butte-aux-Cailles. Comment ? Par l’analyse du décalage temporel de l’arrivée du son sur les quatre micros, car l’onde sonore va, en gros, taper plus vite le capteur le plus proche. Un algorithme permet alors de déterminer la direction de provenance du bruit dominant, autrement dit, d’identifier les bars et restaurants les plus bruyants.

    Les Méduses possèdent également un appareil photo qui capte des vues à 360°, « volontairement floutées et de qualité dégradée », où sont projetés la direction de provenance du son et le niveau sonore, sous la forme d’hexagones dont la couleur est liée à l’intensité sonore. En résumé, ce dispositif breveté permet d’enregistrer et de représenter la provenance et le niveau des nuisances sonores. « C’est une aide à la régulation de la tranquillité qui vise à faire de la pédagogie », explique Fanny Mietlicki, directrice de l’association Bruitparif qui installe des capteurs dans des quartiers sélectionnés par la mairie de Paris.

    Rue de la Butte-aux-Cailles, Paris. © RS Rue de la Butte-aux-Cailles, Paris. © RS

    Les Méduses, expérimentées sur les chantiers du Grand Paris Express, sont déjà présentes dans plusieurs « quartiers animés » de la capitale, notamment à Châtelet dans le Ier arrondissement ou sur les quais de la Rapée (XIIe) et d’Austerlitz (XIIIe). Les données collectées sont consultables en ligne. On y retrouve l’intensité sonore et si l’on clique sur une tranche horaire (15 minutes), la photographie floutée avec les hexagones.

    Les commerçants s’inquiètent de l’installation de ces capteurs. Ils s’interrogent sur l’utilisation des données et disent ne pas avoir obtenu de réponses claires de la part de la mairie. « Quel va être le but ? questionne Liberto Finster, gérant du bar La Folie en tête, devant sa petite terrasse où la plupart des clients sirotent une bière. Pour l’instant, c’est flou. On nous dit que c’est pour établir une cartographie sonore, mais nous on sait que c’est pour cibler les bars bruyants. » Même crainte du côté du Sputnik, un autre bar animé de la rue. « À terme, ce sera utilisé pour faire des arrêtés municipaux limitant le bruit », assure Stefan Skoric, l’un des gérants et par ailleurs président de l’association des commerces de la Butte-aux-Cailles.

    La mairie du XIIIe arrondissement s’en défend : « Avec ce dispositif, on ne peut pas dresser de P.-V., on ne peut pas intimer de fermeture », explique le référent Nuit, Stéphane Ferrier. « La Méduse permet d’identifier la provenance. S’il y a un problème et qu’il faut verbaliser, ce sera fait par des agents assermentés, avec du matériel certifié par la préfecture de police. »

    Selon lui, l’installation des Méduses favorise l’apaisement des tensions entre riverains et commerçants. Il cite en exemple la zone du quai de la Gare où les données collectées permettent de confirmer les nuisances sonores remontées par les riverains, mais aussi d’exonérer les établissements accusés à tort, grâce au « caractère factuel et progressiste » de ce dispositif.

    Stéphane Ferrier estime que l’installation des Méduses permettra de réviser objectivement la charte de la vie nocturne du quartier de la Butte-aux-Cailles. Cette charte, qui date de 2012, est jugée obsolète par l’ensemble des signataires : la mairie, les riverains et les commerçants qui, depuis son adoption, se réunissent quatre fois par an pour « discuter de la vie du quartier, au-delà du système répressif, trouver des équilibres et des solutions », selon Stéphane Ferrier.

    Bruitparif et la mairie de Paris utilisent à plusieurs reprises l’expression « objectiver la situation ». Mais il est à noter que l’association Bruitparif a été créée « pour accompagner les politiques publiques locales », et qu’elle est financée à 75 % par de l’argent public, dont la moitié par la Région Île-de-France (le budget de fonctionnement s’élève à 1,7 million d’euros). Côté gouvernance, l’association compte 85 membres, répartis en 4 collèges : État (25 % des membres, dont le préfet de la Région Île-de-France), collectivités territoriales (45 %, dont la mairie de Paris), associations (15 %, dont des associations régionales de protection de l’environnement et des associations locales de lutte contre les nuisances sonores) et activités (15 % dont la RATP et la SNCF).

    Au-delà de la captation des niveaux sonores – déjà réalisée par des agents de la Direction de la prévention, de la sécurité et de la protection (DPSP) munis de sonomètres, qui peuvent verbaliser les commerçants –, c’est surtout la prise de photographies qui crispe restaurateurs et barmen. « Les photos sont rendues floutées sur le site mais elles sont prises nettes », s’inquiète Stefan Skoric du Sputnik.

    C’est là que la protection des données personnelles entre en jeu. Bruitparif assure que les photos prises sont floutées avant d’arriver sur leurs serveurs. Et qu’en respect du Règlement général sur la protection des données (RGPD), qui s’applique à ce dispositif, ils ne stockent pas de photos non floutées. Bruitparif a dans ce sens demandé conseil à la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL), notamment sur la question du floutage et du stockage de photos non floutées, pour rédiger son document RGPD interne.

    L’association n’est pas soumise à une déclaration ou une autorisation de la CNIL pour collecter les données. En effet, l’entrée en vigueur de ce règlement européen en mai 2018 a entraîné « la disparition de la plupart des formalités préalables auprès de la CNIL au profit d’une logique de responsabilisation », explique la CNIL, contactée par Mediapart. Dorénavant, les entreprises et les organisations doivent uniquement « constituer un dossier documentaire visant à démontrer que le traitement de données personnelles qu’[elles] entend[ent] mettre en œuvre est conforme au RGPD ».

    Bruitparif et la mairie de Paris sont donc dans les clous côté données personnelles, mais les gérants des bars et restaurants restent furieux. « Il ne s’agit pas que des commerçants mais de la liberté des gens, estime Guy Courtois, restaurateur depuis 40 ans au Temps des cerises, une coopérative ouvrière de production. Personnellement, je n’ai pas envie d’être dans une ville où on enregistre tout. »
    « Demain, ils vont nous aligner parce que les gens sont debout sur le trottoir »

    Le Temps des cerises est un des lieux historiques de la Butte. Ce restaurant, typique des bistrots parisiens, a été créé il y a 43 ans par une bande d’artistes qui avaient décidé de reprendre une petite épicerie en faillite, nous raconte Guy Courtois. « Pendant vingt ans, trente ans, c’était un lieu plein de vie, plein d’utopies, se souvient Guy. Les gens pouvaient débattre, il y avait des concerts, du théâtre. »

    Guy Courtois, restaurateur, Le Temps des Cerises, Paris. © RS Guy Courtois, restaurateur, Le Temps des Cerises, Paris. © RS

    Aujourd’hui, c’est surtout un restaurant, toujours coopératif, où jeunes et moins jeunes, qui remplissent la terrasse devant la façade rouge, ont remplacé les ouvriers qui venaient se restaurer « sans que ça coûte plus cher qu’à la maison ». Le Temps des cerises attire aussi les touristes. Mais depuis quelques années, « les clients sont moins nombreux », même si le restaurant « fonctionne toujours bien », d’après Guy. « La baisse de fréquentation est réelle. On n’a pas remplacé les deux dernières personnes parties à la retraite. »

    Guy rappelle que cela fait des années qu’ils sont obligés de dire aux gens de faire attention au bruit. « Ça vient de l’interdiction de fumer dedans. Maintenant, on leur dit de ne pas faire de bruit quand ils fument dehors. On fait quoi de nos mômes ? C’est que des interdits, c’est insupportable », déplore-t-il.

    À quelques mètres du Temps des cerises, Yassine Alloueche, gérant depuis 1995 du bar Chez Michel, bondé les soirs de matchs de football de la Coupe du monde féminine et de la Coupe d’Afrique des nations, partage l’avis de Guy : « Il y a trop d’interdits pour nos clients. On est obligé de leur dire de ne pas sortir avec leurs verres. Demain, ils vont nous aligner parce que les gens sont debout sur le trottoir. Qu’ils nous laissent travailler tranquille. »

    Même agacement à La Folie en tête. Liberto Finster, gérant, travaille ici depuis 1995 – son père a ouvert le bar en 1991. « C’est un quartier vivant. Paris est une capitale, elle doit vivre la nuit, clame-t-il. C’est difficile d’avoir un entre-deux à partir du moment où on est un établissement qui ouvre tard […]. Les gens ont besoin de sortir, de faire la fête. »

    Tous ces gérants auront vraisemblablement un capteur Méduse à proximité de leur établissement. À leurs yeux, leur position pose question. « Bruitparif fait appel à des bénévoles », précise Stefan, du Sputnik. Sans surprise, ses confrères et lui n’ont pas répondu présent pour installer un capteur au-dessus de leur terrasse. « Les habitants volontaires sont membres de l’association de riverains, affirme-t-il. Il y a un problème éthique, ce n’est pas très objectif. »

    Mais pour la mairie comme pour Bruitparif, la position des Méduses n’est pas problématique puisque c’est le recoupement de l’ensemble des capteurs qui permet d’établir la vue à 360° et le niveau sonore associé. « C’est purement technique, assure Stéphane Ferrier. Bruitparif établit une cartographie pour que tous les établissements soient couverts, tout en mettant le minimum de capteurs. »

    Il n’y aurait donc pas de biais instauré par l’accrochage des Méduses, essentiellement aux fenêtres et balcons des mécontents. « On a sollicité l’ensemble des habitants [un courrier a été envoyé aux riverains le 4 juillet – ndlr], se défend le référent Nuit du XIIIe. Que ce soit accroché sur le balcon de n’importe qui, ça donnera le même résultat. »

    Yassine Alloueche (à gauche), gérant du bar Chez Michel et Stefan Skoric, président de l'association des commerces de la Butte-aux-Cailles © RS Yassine Alloueche (à gauche), gérant du bar Chez Michel et Stefan Skoric, président de l'association des commerces de la Butte-aux-Cailles © RS

    Anne Penneau, présidente de l’association des riverains de la Butte-aux-Cailles, habite en face d’un des bars précités. « Même fenêtres fermées, nous sommes gênés dans nos domiciles », déplore-t-elle, citant « le brouhaha qui perce les doubles vitrages de la meilleure qualité et évidemment aussi les cris et autres exclamations de voix », qui provoquent « des réveils intempestifs plus ou moins conscients. »

    Les membres de l’association de riverains attendent l’installation des Méduses avec impatience. « Il faut connaître les causes [de nuisances sonores – ndlr] plus précisément et savoir traiter ces causes », résume Anne Penneau. « Ce n’est pas une question de pur et simple confort. On peut se dire, ils sont privilégiés, il y a des avantages, mais ils sont obérés par les conditions dans lesquelles se passent nos nuits. » Elle évoque par ailleurs « les vomis, les pas-de-porte devenus de vraies pissotières », qui ne sont « pas de nature à maintenir des familles ».

    « On n’a absolument pas comme objectif de faire fermer tel ou tel établissement, tempère-t-elle. On demande qu’ils tiennent compte du voisinage, qu’ils ramènent leurs clients au calme s’ils sont bruyants, qu’ils aient des toilettes en nombre suffisant, de la climatisation », espérant qu’avec ces conditions, il y ait moins de monde et par conséquent moins de bruit sous les fenêtres.

    « J’entends qu’ils aient besoin de dormir, admet Guy Courtois, du Temps des cerises. Mais il me semble que lorsqu’on achète un appartement, on va se promener pour voir s’il y a du bruit. Les bars sont là depuis une trentaine d’années. Ils achètent ici parce que c’est sympa, bobo. Et après, ils s’associent pour faire fermer les bars », regrette le restaurateur.

    Pour lui, ce problème n’est pas propre à la Butte-aux-Cailles. « Il est européen, on le retrouve à Berlin, à Madrid : des gens qui viennent acheter du mètre carré pas cher parce que bruyant, puis se réunissent en association, font grimper le prix du mètre carré. On ne peut pas tout avoir. Venir habiter dans un quartier sympa puis faire fermer les lieux. C’est malpoli et c’est malhonnête. »

    Stéphane Ferrier, référent Nuit de la mairie du XIIIe, évoque lui aussi les capitales européennes. « Depuis quelques années, la sociologie nocturne s’est transformée. […] Ce phénomène-là, il fait pleinement sens qu’on doit l’accompagner, pour essayer de trouver des nouveaux équilibres. Il y a des occasions de se rencontrer, lors des réunions de suivi de charte, et il y a des moyens techniques », comme les Méduses.

    Pour Fanny Mietlicki, directrice de Bruitparif, « toutes les conditions ne sont pas encore réunies » pour installer les capteurs sonores et photographiques à la Butte-aux-Cailles. « Nous n’avons pas d’accord de principe pour le moment », d’autant plus que l’idéal est, selon elle, d’installer le dispositif « pendant une saison entière, quand les gens vivent dehors et ouvrent leurs fenêtres », soit d’avril à septembre, et « pas pendant l’hiver ».

    Pourtant, la mairie persiste. L’installation des six capteurs Méduses se fera « dans l’été ou à la rentrée », indique Stéphane Ferrier. « Bruitparif vous donne le cas idéal. Je ne peux pas attendre que tout le monde soit d’accord. » Les commerçants ne le sont pas. Ils ont lancé une pétition sur papier et en ligne contre « cette mesure qui veut contraindre [leurs] agissements, [leur] expression dans les lieux publics que sont les rues de [leur] quartier ». Plus de 1 000 signatures auraient été recueillies en moins d’un mois, affirme Stefan Skoric qui, en tant que président de l’association des commerces, envisage de prendre un avocat et de porter l’affaire en justice pour empêcher l’installation des capteurs.



  • Pour info beaucoup des commentaires (de lect·rices de mediapart abonnées donc !) sont très favorable au système d'écoute pour préserver leur nuit face aux vilains proprio de bars capitalistes qui s'enrichissent et aux poivreaux qui vomissent et pissent devant chez eux même si les aspects surveillance apparaissent après c'est bien plus tard
    Un petit commentaire en réponses à ce type de commentaire :
    " 20/08/2019 07:58 Par Jacques Déat

    Au delà de l'intérêt de l'article, je retiens, à quelques exceptions près (Moxdessins), les réactions des lecteurs finalement plus bourgeois que bohèmes. Le travail de destruction mené par le gouvernement dans le domaine des libertés publiques porte ces fruits bien plus loin que ses espérances, toutes les dispositions restrictives sont désormais applaudies par des gens dont on pouvait s'imaginer qu'ils monteraient au créneau contre elles. Mieux, ils sont maintenant prêts à donner la main aux dispositifs de surveillance (je n'ose employer le terme de flicage...) et apporter leur pierre à l'édifice de l'ordre public dans leur volonté d'aseptiser la société, comme autant de Don Quichotte montant à l'assaut des moulins de la fête bruyante. Il y a d'autres combats à mener... mais dans l'entre soi social de cette communauté de lecteurs quasi unanimes, on n'est sans doute pas concerné. Hemingway doit se retourner dans sa tombe, Paris n'est plus une fête. Cela dit, le phénomène dépasse le cadre parisien, la province n'est pas épargnée. On achète son petit bout de terrain pour y bâtir le pavillon de ses rêves et dès que la clôture est posée, le système anti intrusion installé, on court à la mairie avec sa liste de course. Les nouveaux arrivants étant à l'unisson, il s'en trouvera bien un parmi eux qui acceptera l'honneur de présider l'association (la plupart du temps, un retraité au profil chicaneur) de défense des propriétaires, fier d'en être le porte drapeau. Peu à peu, dans le pré carré investi,des habitudes de copropriétaires de l'espace public vont s'instaurer au détriment des principes citoyens. Le dernier arrivé ferme la porte. On veut rester entre nous !"



  • Merci @systek pour cette veille et le commentaire. On est en effet pas très loin d'un dispositif policier (et même très proche)


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