Les scientifiques contribuent à l'apartheid en Chine



  • Un bel article sur le blog de mediapart sur les modalités de mise en place d'un apartheid en Chine.
    Je reproduit ici car, même si c'est en accès libre, ça passe vite...

    blogs.mediapart.fr
    Les scientifiques contribuent à l'apartheid en Chine
    Silk Road
    10-13 minutes

    Article original publié en anglais le 18 juin 2020 par Mark Munsterhjelm sur le site de Just Security. Pour accéder à la version originale :https://www.justsecurity.org/64605/scientists-are-aiding-apartheid-in-china/?fbclid=IwAR1qXEjPrOrE_l13JAvjw07c4otek-MgwT0FarFWHZSogY5lDN9-PwsE3Tw

    Des Ouïghours marchent près de la police tout en formant une ligne dans une rue le 8 juillet 2009 à Urumqi, la capitale du Xinjiang, en Chine. Photo de Guang Niu / Getty Images Des Ouïghours marchent près de la police tout en formant une ligne dans une rue le 8 juillet 2009 à Urumqi, la capitale du Xinjiang, en Chine. Photo de Guang Niu / Getty Images

    Le gouvernement chinois a effectivement créé un système d'apartheid dans la région du nord-ouest du Xinjiang, riche en ressources et donc importante d’un point de vue stratégique. Il vise les Ouïghours et d'autres minorités turciques en raison de leur identité raciale, par le biais de son utilisation des camps d'internement, de la surveillance de masse, de la répression de l'expression politique et culturelle, mais aussi d'autres formes de discrimination.

    Dans le cadre de ces efforts, le gouvernement chinois a établi des profils génétiques d’une grande partie de la population du Xinjiang - de chaque personne âgée de 12 à 65 ans - dans le cadre du plus complet et du plus intrusif système de surveillance biométrique jamais mis en œuvre.

    À première vue, essayer d'utiliser des technologies génétiques médico-légales, afin de distinguer un groupe de personnes d'un autre, peut ne pas sembler très problématique, s'il permet d’aider la police ou de faciliter des enquêtes de sécurité nationale. Néanmoins, lorsque l’on considère l'histoire de l'utilisation de la science à des fins d'oppression, la recherche génétique en cours constitue une menace potentielle grave pour les droits humains et légaux.

    Suite aux horreurs de l'expérimentation médicale nazie et au déclin de l'eugénisme qui l'accompagne, l'utilisation des catégories raciales dans la science a perdu une grande partie de sa crédibilité et de sa légitimité. Cependant, au lendemain du 11 septembre, en utilisant des euphémismes tels que l'ascendance bio-géographique et l'apparence phénotypique, la communauté internationale en faveur des mesures génético-légales a ressuscité, une fois les notions de race discréditées, arguant que ces catégories peuvent potentiellement aider les enquêtes policières et la sécurité nationale. Néanmoins, des universitaires tels que Troy Duster, de l'Université de Californie à Berkeley ou encore Duana Fullwiley, de l'Université de Stanford, ont fait valoir que cette normalisation des catégories raciales dans la recherche en médecine légale pourrait se transformer en technologie d'oppression contre les peuples marginalisés. Au Xinjiang, nous voyons la réalisation du potentiel draconien de cette résurrection raciale.

    De nombreux scientifiques dans le domaine de la génétique médico-légale ont participé à ce processus, ce qui pose la question de savoir s'ils ont été complaisants ou même complices du crime d'apartheid en vertu du droit international. La Convention des Nations Unies sur l'apartheid définit ce crime comme « des actes inhumains commis dans le but d'établir et de maintenir la domination de personnes issues d'un groupe racial sur un tout autre groupe racial et de l’opprimer de façon systémique ».

    La coopération internationale en matière de recherche, avec des chercheurs du ministère chinois de la Sécurité publique, a contribué à renforcer la capacité de s'engager dans des tests génétiques visant une différenciation raciale. Par exemple, dans cet article de 2015, écrit par 21 co-auteurs, dont Kenneth Kidd et d'autres chercheurs de Yale, James Robertson du FBI Labs à Quantico, en Virginie, Li Cai-xia et Wei Yi-liang du ministère chinois de la Sécurité publique à Pékin, un ensemble de 55 marqueurs d'inférence d'ascendance génétique (développés par Kidd et ses collègues) a été testé sur plus de 7 000 personnes issues de 125 populations, dont des Ouïghours et d'autres minorités turciques. Cette coopération de recherche sur l'ensemble de 55 marqueurs d'ascendance de Kidd s'est poursuivie dans un article de 2017 co-écrit par 16 chercheurs - dont Kidd et Bruce Budowle, un ancien scientifique des laboratoires du FBI qui est une figure éminente de la génétique médico-légale - qui a ajouté 14 autres populations (dont plusieurs minorités chinoises). Ce document de 2017 a porté le total testé à plus de 8000 personnes de 139 populations, y compris des échantillons de Ouïghours et d'autres peuples turciques fournis par Li Caixia du ministère chinois de la Sécurité publique. Cet ensemble de 55 marqueurs d'ascendance a maintenant été intégré aux systèmes de séquenceurs génétiques produits par Thermo Fisher et Illumina, qui sont tous deux commercialisés auprès des services de police en Chine.

    Les principales revues internationales publient régulièrement des articles de chercheurs du ministère de la Sécurité publique. Par exemple, un article publié en 2018 dans Forensic Science International Genetics - publié en ligne en mai 2018 par Elsevier BV, une importante société d'édition universitaire - comprenait des co-auteurs du ministère de la Sécurité publique, de l'Armée populaire de libération ainsi que des scientifiques du Bureau de la sécurité publique de Bingtuan. Dans l'article, ils ont testé un ensemble de 27 marqueurs d'inférence d'ascendance génétique sur 10 350 individus, dont 957 Ouïghours. Ils ont également testé l'ensemble sur 2 266 extraits d'ADN de personnes représentant 46 populations, qui a été fourni par Kidd. Bien qu'il y ait eu de nombreux rapports d'internement et de surveillance de masse dans le Xinjiang, les revues universitaires et leurs éditeurs continuent d'agir avec indifférence.

    En Chine, ce n'est pas seulement de la recherche universitaire. Les scientifiques des agences de sécurité chinoises se sont engagés dans un effort à long terme afin de développer des technologies capables de distinguer racialement les Chinois Hans des Ouïghours et d'autres minorités, afin que le gouvernement puisse les cibler de façon plus efficace, par ses mesures d'oppression. L’Institut des sciences médico-légales (IFS), du Ministère chinois de la sécurité publique à Pékin, est un centre important de ces recherches, dont les scientifiques ont déposé un certain nombre de brevets et de demandes de brevets chinois. Par exemple, l’Administration de la Propriété Intellectuelle Nationale Chinoise a accordé à l'IFS un brevet en 2014, pour un test génétique afin de déterminer si un échantillon non identifié est un Chinois Han, un Tibétain ou un Ouïghour.

    La coopération internationale en matière de recherche aide à développer davantage les capacités scientifiques des agences de sécurité chinoises, ce qui à son tour fait progresser ces demandes de brevets raciaux. Le brevet de 2014 n'est pas un exemple isolé.

    Une demande de brevet chinois déposée en 2017 par les chercheurs de l'IFS, aidée par un équipement de séquençage génétique, de la société américaine Thermo Fisher Scientific, a utilisé des centaines d'échantillons d'extraits d'ADN fournis par Kidd, un généticien de l'Université de Yale. Il s'agit notamment d'échantillons provenant d'autres peuples autochtones et de minorités marginalisées obtenus de manière controversée. Cette demande de brevet, à l’instar d’autres demandes de brevet, utilisent des catégories raciales établies de longue date afin de différencier les Ouïghours des Chinois hans.

    Ce système d'oppression raciale de plus en plus documenté signifie que les scientifiques, les commissions d'examen, les revues, les bases de données et les organismes de financement sont désormais obligés d'agir de manière décisive et de ne plus participer à aucune recherche génétique et évolutionniste médico-légale - et peut-être à toutes les recherches biométriques - impliquant des Ouïghours et d'autres minorités turciques au Xinjiang, au risque d’être complices dans ce crime d'apartheid.

    Toutes les allégations de consentement éclairé, faites par des chercheurs chinois sur les Ouïghours et d’autres peuples minoritaires turciques, sont invalides. Le consentement éclairé exige que les participants soient libres de toute contrainte, qu'ils soient libres de choisir de participer ou de se retirer à une date ultérieure. Aucune de ces conditions n'est plausible dans l'État policier du Xinjiang, où des centaines de milliers de Ouïghours ont disparu dans des camps de « rééducation ».

    De plus, la recherche génétique médico-légale, qui permet de différencier racialement les Ouïghours et les autres minorités, viole les obligations éthiques importantes selon lesquelles la recherche ne doit causer aucun mal et doit agir dans le sens du bien. Ces violations sont particulièrement vraies pour toute recherche impliquant le ministère chinois de la Sécurité publique, car cette agence de sécurité d'État a joué un rôle central dans l'application de l'apartheid au Xinjiang.

    La communauté internationale de recherche en génétique médico-légale n'a pas fait preuve de diligence raisonnable, dans sa coopération avec les chercheurs du ministère chinois de la Sécurité publique, sur les études de génétique médico-légales des Ouïghours et d'autres peuples turciques du Xinjiang. Les scientifiques, les rédacteurs en chef des revues, les agences de financement et les éditeurs ont fait preuve de complaisance, en acceptant sans réserve les affirmations des chercheurs chinois sur la sécurité concernant le consentement éclairé des Ouïghours et d'autres sujets minoritaires, mais aussi sur le respect des codes d'éthique de la recherche.

    Toute autre coopération avec ces efforts - y compris des projets conjoints, le partage et la distribution des données, l'examen par les pairs et la publication d'articles, le partage et la vente du matériel génétique ou encore le service de matériel et de fournitures de séquençage - constitue une complicité dans l'apartheid. Jusqu'à ce que l'apartheid se termine au Xinjiang, il devrait y avoir des moratoires internationaux sur toutes les recherches génétiques médico-légales, impliquant des Ouïghours et d'autres minorités turciques, mais aussi sur toute coopération scientifique avec le ministère chinois de la Sécurité publique. Un tel moratoire n’empêcherait pas les agences de sécurité chinoises, pas plus que les institutions universitaires, dotées de ressources suffisantes, de mener des activités de recherche en matière de criminalistique génétique. Cependant, cela ralentirait et délégitimerait ces efforts.

    Enfin, alors que la police et les agences de sécurité commencent ailleurs à adopter ces technologies de recherche génétique et médico-légale, qui prennent en compte l’ascendance ainsi que l’apparence, l’exemple du Xinjiang représente un avertissement fort concernant le potentiel répressif inhérent à l’utilisation de ces technologies pour les catégories raciales.

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