L'industrie 4.0/ le monde comme une multinationale - article sur la nouvelle usine Latécoère à Toulouse



  • Cette article est paru en novembre 2018 dans le journal toulousain à parution irrégulière.
    Il ne concerne pas directement la surveillance mais cette usine participe pleinement à l’avènement d'une smart-city.

    L'industrie 4.0

    Le mardi 22 mai 2018, la Dépêche ```
    www.ladepeche.fr/article/2018/05/22/2802646-connectee-et-robotisee-latecoere-devoile-sa-nouvelle-usine-4-0-0.html

    Oufff !! diront à ce moment ces lectrices de la Dépêche. C’est si rassurant de savoir que ces choses existent enfin et qu’elles sont si bénéfiques pour ce pays après tant d’années où on nous a rabâché les oreilles avec le chômage lié à la désindustrialisation.
    Mais ce n’est pas ce genre de miracle qui nous fait rêver. Que les grands pôles industriels soient détruits par leurs propres robots est probablement l’aboutissement de cette course à la sur-technologisation.
    Tout de même, on a eu envie d’essayer de voir un peu plus clair à travers les joyeuses lignes *“de production”* de l’industrie 4.0 qui vendent un avenir si radieux.
    Ce nouveau concept signifie l’interconnexion de toute la production. Voilà arrivés les nouveaux supports digitaux, avec leurs myriades de capteurs alimentant des logiciels intelligents. Ceux-ci permettent de gérer tous les flux globaux du matériel produit du début à la fin de la chaîne de production. Évidemment ils peuvent aussi gérer les forces de travail – humaines cette fois-ci. La machine pourra par exemple indiquer aux ouvriers où la cadence de travail n’est pas habituelle.
    Après la mécanisation de la production dans le 18e siècle, l’électrification dans le 19e et l’automatisation dans le 20e, bienvenue dans la quatrième *« révolution »* industrielle.
    Les propagandistes de cette machinerie ont développé un scénario où l’humain, la machine et les logiciels intelligents seront transformés en une seule et même force de travail. Pour ceux et celles, habitué·e·s des afterworks et qui veulent jouer les mondanités, on vous sert l’éloquente formule anglo-saxonne : une *« integrated digital-human workface »*. En français on pourrait traduire ça par *« surface de travail intégrée de l’humain et du numérique ».* Ça fait chic n’est-ce pas ?
    Bon, pour celles qui sont plus habituées au bord de la Daurade qu’au fauteuil velours des workspaces, ce scénario s’apparente plus à un film hollywoodien. Un mélange entre *« Transformers »* et *« Ghost In The Shell »*. Malheureusement, c’est bien de la vie réelle qu’on parle ici, celle destinée à des millions de travailleurs et travailleuses à travers le monde qui sont vouées à s’intégrer à l’ingénierie digital-humain-machine. Dans l’usine fordiste, l’ouvrier qui reproduit mécaniquement les mêmes gestes est interchangeable. Sa force de travail ne vaut pas grand-chose, réduite non à une compétence mais un geste détaché du reste. L’ouvrier 4.0 est tout autant interchangeable, on peut l’insérer dans n’importe quel processus de production. De plus, le cerveau si intelligent de la machine calculera là où il y a des pertes de temps, là où le moindre gain peut être grappillé ou encore qui a bien ou mal travaillé. Améliorer la rentabilité, faire trimer le personnel. Jusqu’où ?
    La Dépêche nous informe ainsi qu’à Montredon au sein de cette belle usine, ce sont 150 personnes qui seront employées. Leurs tâches consistent désormais à superviser et assurer la maintenance des machines. L’entreprise aéronautique prévoit entre autre d’embaucher *« 50 personnes pour l’extension du site »*. De quoi fanfaronner sur la réindustrialisation !
    Imaginons un instant l’être humain – celui avec une subjectivité et des faiblesses – qui doit constamment s’adapter à la performance – forcément parfaite – des machines. Si certains d’entre vous préfèrent jouer en bourse plutôt qu’essayer de la faire couler, mettez vos deniers dans l’industrie pharmaceutique, à moins de joyeux bouleversements sociaux, les anti-dépresseurs ont un avenir florissant.
    Même si on ne sort pas de Polytechnique ou d’autres grandes écoles, on a quand même un petit doute sur l’association « automatisation + digitalisation » = + d’emplois. Serait-on en train de nous mentir par un audacieux effet d’annonce ?
    Regardons à l’autre bout du monde, en Chine, où les lignes de production des usines sont déjà passés au 4.0. Avec l’intégration des robots dotés d’une intelligence artificielle, la main-d’œuvre humaine se voit encore plus dévalorisée. Lors de la production de l’iPhone 7, environ 54 % du personnel de Foxconn a été prié de prendre la porte. L’histoire ne raconte pas si c’est un robot qui a donné l’ordre, mais c’est bien celui-ci qui est venu le remplacer à la chaîne. Contre les suicides en masse depuis l’usine même de Foxconn, son directeur dont le cynisme est réputé mondialement, a fait installer des filets anti-suicides pour les dissuader.
    Cette *« révolution »* n’aura pas lieu que dans les usines. Différents secteurs sont concernés. Dans les banques, dans les assurances et la comptabilité. Même les boursicoteurs se font virer. Goldman Sachs par exemple avait jusqu’il y a peu six cents agents en bourse. Aujourd’hui ils ne sont plus que deux. Les autres ont été remplacés par des logiciels. Selon le bureau de consultation Deloitte, pour la seule Angleterre, dans le domaine de l’industrie financière c’est un demi-million d’emplois qui sera supprimé. Voilà ce que sera la surface de travail intégré humain-machine…
    On ne pleurera pas sur la disparition de l’emploi. Notre problème est l’absence d’une conscience partagée du danger de l’horizon auquel le capitalisme nous condamne comme de toute révolution sociale pour le contrer. À travers ce monde 4.0 se profile une accélération de la mise en concurrence des travailleurs et travailleuses. Un futur désastreux, si glorifié par la Dépêche. Si les conditions objectives ne changent pas forcement les consciences, c’est parfois à la conscience de changer ces conditions. Peut-être que tout n’est pas si sombre et que l’on se morfond dans une complaisante noirceur. Finalement, l’exclusion de millions de personnes du marché de l’emploi permettra peut-être de catalyser la libération de l’être humain. Une révolution – sans guillemets cette fois-ci – qui voit la fin du travail salarié et de la domination. Et dans ce soulèvement contre les forces du mal, aucun Goldorak ne nous sauvera…
    
    A discuté, débattre, complété et amandé.

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